Le but de ce texte n’est pas de traiter le rapport complexe à la « violence » (un autre texte sur ce sujet arrivera dans quelques jours), mais nous rappelons tout de même quelques fondamentaux à ce sujet :
La violence est partout. Elle est omniprésente dans notre société. S’indigner dès qu’elle s’exprime d’une manière très visible (bris de vitres lors d’une manifestation, bagarres lors d’un match de foot, incendies lors d’une émeute) est hypocrite. C’est (se) faire croire que l’état normal de notre société serait la paix et l’absence de violence. Ces manifestations de violences sont vues et décrites par certains faiseurs d’opinions – qui ont accès à la parole publique mais ne représentent pas la population – comme inacceptables, hors du cadre, impensables. En fait, elles ne sont impensables et inacceptables que parce qu’elles ne respectent pas les règles du jeu. Toutes les autres violences, bien que plus horribles (inégalités, pauvreté, sans abrisme, refus de soins médicaux, mépris de classe, violences sexistes et sexuelles, harcèlements, féminicides, inceste, agressions racistes, agressions transphobes, validisme, etc.) sont acceptées. Elles ne sont pas acceptées dans le sens où elles seraient légalisées ou permises officiellement par l’État, elles sont acceptées dans le sens où cet État et ses différentes institutions les laissent faire, voire les encourage pour certaines d’entre elles (comme les violences policières). Le rapport à la violence à géométrie variable de ces faiseurs d’opinions les amènent à s’indigner bien plus intensément suite à des dégâts matériels (comme des vitres brisées) que suite à des dégâts humains pourtant répétés et documentés. En tant qu’antifascistes nous voulons défendre un réel vivre ensemble, pas un vivre ensemble hypocrite où on laisse faire la plupart des réelles violences et où on s’acharne uniquement sur les rares cas où des personnes – le plus souvent opprimées – expriment leur colère et tentent de se libérer.
Lorsque la colère sociale s’exprime de manière violente elle s’attaque rarement à des êtres humains, presque toujours à des objets. Concernant les très rares violences commises sur des êtres humains (PDG, huissiers, matons, flics), on peut le tourner dans tous les sens, il s’agira toujours d’autodéfense. Nous ne portons en nous aucun désir malsain de violence sur des êtres humains, mais il faut regarder la réalité en face : plus il y aura de misère produite – et elle l’est toujours par de la violence – plus il y aura de violences. C’est tout. Et ce n’est pas joyeux, et ce n’est pas une bonne nouvelle. Mais les auteurs de ces violences et les institutions qui les protègent ne nous laissent tout simplement pas le choix. On ne peut malheureusement pas se libérer (qu’il s’agisse du colonialisme, du sexisme ou de l’État policier) sans avoir recourt dans certains cas à la violence. Nous le voudrions bien, mais nous ne le pouvons pas. Les faiseurs d’opinion hypocrites peuvent fantasmer sur le fait qu’il existerait des personnes qui auraient pour passion le fait de faire du mal à autrui physiquement, sauf que ce n’est pas ça qui se passe. Toutes les conquêtes sociales dont nous jouissons encore aujourd’hui (droit de vote, congés payés, éducation censée être gratuite, sécurité sociale, libertés fondamentales, etc. pour toustes ou presque) ont été arrachées avec une part de violence. Ce n’est pas les opprimé·es qui ont choisi la violence par plaisir, elle leur a été imposée et illes ne pouvaient pas arracher ces droits sans s’y confronter. Faire croire qu’il suffirait de participer aux processus faussement démocratiques aujourd’hui en place pour obtenir des droits – ou même juste pour les faire respecter – est une des grandes hypocrisies des faux démocrates.
Indépendamment de nos rapports respectifs à cette « violence », il y a un mythe dont il est temps de parler : l’existence de « casseurs infiltrés »
Ce mythe est repris par la plupart des médias sans même devoir se justifier de qui ils parlent concrètement lorsqu’ils font ça, mais aussi par certains leaders syndicaux (minoritaires, heureusement), associatifs (idem) et évidemment par un grand nombre de politiciens de droite (ou de gauche, qui reprennent le langage de droite). Dernier exemple en date : Willy Demeyer sur La Première qui justifiait le dispositif policier disproportionné et en partie illégal) du 26 novembre par le fait que « les antifas sont infiltrés par des casseurs« . Voilà voilà….
Autre exemple un peu plus lointain, la police de Liège qui avait justifié la présence d’une autopompe à la gare des Guillemins lors de la grande manifestation antifasciste du 11 juin 2024 « au cas où les manifestants auraient été rejoints par des groupes malintentionnés ». Or, celleux qu’ils ciblent en parlant de « groupes malintentionnés« , c’était… nous, les organisateur·ices de la manifestation. Ridicule.
Ce narratif est très pratique. Il permet de justifier tout et n’importe quoi (y compris des pratiques illégales, comme on l’a encore vu lors de la manifestation nationale du 14 octobre à Bruxelles) car ce serait la faute des « casseurs » ou de leurs actions ou de leur simple présence que la police devrait utiliser des moyens exceptionnels. C’est également très pratique car cela peut parfois pousser des gens plus « normaux » (qui soit ne connaissent pas suffisamment les personnes visées par ce sobriquet, soit en ont peur de par leurs styles parfois impressionnants) à se penser comme distincts à ces « casseurs ». C’est la vieille technique policière et politicienne de diviser les « bon·nes » et les « mauvais·es » manifestant·es. Quand c’est le pouvoir qui choisit qui est un·e bon·ne et qui est un·e mauvais·e manifestant·e, c’est particulièrement pratique pour maintenir son « ordre » public. Non, c’est à nous de choisir les choses, les actions, les slogans dans lesquelles nous nous reconnaissons et les choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Heureusement, plus les liens se construisent entre les gens, plus illes ont l’habitude de lutter ensemble (y compris dans le désaccord), plus illes se rencontrent et se connaissent, moins ces techniques policières et politiciennes vieilles comme le monde fonctionnent.
Les personnes et les petits groupes qui parfois cassent des choses ne « s’infiltrent » pas dans les manifestations. Le mot « casseur » est déjà ridicule en soi. Qui en ferait une profession ? Qui en ferait une identité en soi ou même une pratique spécifique ? Qui se réduirait au fait de casser (parfois) des choses ? C’est absurde. Ensuite, que signifie « s’infiltrer » ? Cela signifierait que « les casseurs » seraient des personnes (voire des éléments exogènes au corps social) qui ne seraient pas d’accord avec la manifestation mais y viendrait pour lui nuire, la décrédibiliser, voire pour en attaquer les participant·es. Ça ce sont des infiltrés. L’expression « casseurs infiltrés » est donc un contresens comme on en a rarement fait. Ces personnes appelées « casseurs infiltrés » viennent à une manifestation avec leurs raisons, et comme tout le monde elles en parlent avec leur proches avant, elles prennent le train ou la voiture pour s’y rendre, elles rentrent chez elles après (parfois après s’être fait·es arrêté·es et/ou violent·ées par la police), elles y réfléchissent et elles luttent tous les jours pour leurs droits et pour ceux des autres en dehors des manifestations. Elles « infiltrent » d’autant moins ces manifestations qu’elles leur donnent souvent un sens politique plus élevé (par certaines actions ciblées) que si elles en avaient été absentes, et elles sont d’autant moins là pour nuire au cortège qu’elles le protègent bien souvent de la police et/ou des fascistes.
Tout cela ne nous empêche pas de critiquer le fait qu’il y a parfois un fétichisme de la casse ou un romantisme de l’émeute chez certain·es manifestant·es, qui vont en faire un objectif en soi plutôt qu’un moyen pour atteindre un objectif plus grand, ou d’estimer certaines fois que le contexte et la méthode sont particulièrement mal choisis. Mais c’est relativement rare, et l’essentiel ne se situe pas là. On peut (on doit) débattre de ces choses-là, et plus on se connaîtra et se reconnaîtra dans la lutte, plus on sera solidaires, plus on pourra le faire. Mais au-delà des débats sur les méthodes et les contextes, le fait est que ces mots (« casseurs infiltrés ») sont des contresens. Ces contresens sont bien pratiques pour le pouvoir en place mais ils ne correspondent à rien dans le réel.
La seule chose réelle qui permet de différencier des manifestant·es qui cassent parfois des choses de « simples manifestant·es » c’est le fait que les premier·ères ont souvent l’habitude de se préparer à l’action directe et aux violences policières, alors que les second·es beaucoup moins. Et encore, car il y a tout un spectre entre les deux : lorsque des violences policières ont lieu dans une manifestation la plupart des gens réagissent et ne restent pas passifs·ves (cela fait donc d’elleux des « casseurs » ?) ; beaucoup de personnes qui sont dans un « black bloc » ne cassent rien car elles sont là pour protéger les autres ou pour tenir une banderole ou pour une autre raison ; etc. Beaucoup de personnes habituées à l’action directe et à la répression ne participent pas à la casse et, à chaque fois, des personnes qui se retrouvent à participer à de la casse ne l’ont jamais fait auparavant ou ne l’avaient pas prévu. Le mot « casseur » ne permet donc pas de rendre compte de cette différence, le mot « infiltré » encore moins. Il s’agit d’un mythe qui a une utilité politique, et le langage de l’ennemi doit être questionné, surtout lorsque des personnes de notre propre camp finissent par l’utiliser elles-mêmes.
Il y a une variante de ce mythe, c’est celui de « casseurs infiltrés » issus de l’extrême droite ou de la police.
On appelle cela des agents provocateurs.
Les agents provocateurs ont toujours existé, mais il faut revenir sur terre : il n’y avait rien de cela dans les dernières manifestations citées. Il suffit d’être présent·e pour s’en rendre compte. C’est notre propre camp social qui casse des choses, et c’est normal. Les membres d’extrême droite, eux, sont souvent aux abords des cortèges (exceptionnellement dedans) pour observer, voire parfois pour agresser, les manifestant·es. Les policiers en civil, eux, sont présents à l’extérieur des cortèges et parfois à l’intérieur (dans ce cas il s’agit effectivement d’infiltrés) pour écouter, observer et prévenir leurs collègues en cas de nécessité d’intervenir (selon leur point de vue de policiers). Dans les mobilisations citées, ils n’étaient pas là pour mener des actes illégaux en se faisant passer pour des manifestant·es ou pour « provoquer » la casse en poussant le reste du cortège à s’insurger. Et si la police veut appliquer la stratégie de la tension (ce qu’elle fait souvent) elle n’a pas besoin d’infiltrés pour cela, il lui suffit de provoquer le cortège de différentes manières : promiscuité, démonstration de force, intimidations, insultes, sirènes pour couvrir les prises de parole, arrestations à l’intérieur du cortège, bousculades, charges, coups, gaz, autopompe, etc.
Diffuser ce genre d’hypothèses de policiers ou de fascistes infiltrés qui seraient auteurs de la casse lorsqu’on n’a pas de preuve concrète pour une manifestation concrète est stupide et irresponsable. Cela diffuse de la confusion.
Conclusion
Non, les « casseurs infiltrés » n’existent pas. Il y a des méthodes différentes utilisées lors de manifestations et le fait qu’on soit d’accord ou pas avec ces méthodes – au cas par cas, pas dans un absolu – n’y change rien.
Arrêtons de diffuser les mythes et contresens de nos adversaires.
Rencontrons l’autre.
Des participant·es du FAL
