Quelles violences ?

Les rives qui enserrent.

  • L’exclusion de 180.000 chômeur·euses, le mépris social et la peur de comment ça va se passer après le 1er janvier.
  • L’expulsion de mal-logé·es, leurs affaires jetées à la rue après la visite des keufs et du huissier.
  • L’harcèlement des sans-chez-soi de Saint-Lambert pour laisser la place aux cabanons du marché de Noël.
  • Les violences policières qui tuent dans un parc ou matraquent dans un bus.
  • La remarque sexiste à chaque commentaire sur les réseaux sociaux.
  • La taule pour enfermer encore plus de pauvres dans une cellule déjà surpeuplée.
  • Les 15° en mi-décembre qui ne fait plus sourciller grand monde.
  • Un génocide qui dure et perdure mais qui n’est même plus digne de trois secondes au JT.
  • L’enfermement d’enfants dans des centres fermés aux frontières de l’UE par Van Bossuyt.
  • L’insulte homophobe et la haine transphobe dans les cartes blanches et édito de Geerts & Clarinval.
  • Les malades renvoyé·es de force vers des emplois inexistants ou dégradés, usé·es jusqu’à 67 ans, dans l’espoir qu’illes soient trop brisé·es pour toucher longtemps une pension encore rabotée par Jambon.
  • Glatigny qui sucre le repas gratos de la cantine scolaire à nos mioches en primaire.
  • Les rafles massives par les agents d’administrations envoyés par Quintin dans des quartiers pauvres de Bruxelles, avec mamans et enfants embarquées pour un bout de papier que l’État belge refuse de leur donner.
  • L’enrégimentement de nos ados de 17-18 ans qui fait lever le bras bien tendu de Francken.
  • L’attaque sur les salaires et conditions d’existence pour remplir les poches de la caste parasite, avec le sourire satisfait de Jeholet.

Ce ne sont que quelques exemples d’une liste bien trop interminable. 

Point commun ? Toutes ces violences sont considérées comme normales, socialement acceptables, au mieux considérées comme regrettables, peut-être même digne d’un commentaire indigné sur Facebook – sait-on jamais.

La panique morale

Trois cailloux sur la Violette, de la peinture sur la Meuse, une poubelle qui brûle en manif’… et soudain tout devient anormal, incompréhensible, exceptionnel.

Des articles entiers dans la presse, des « experts » invités à présenter leurs conclusions, des débats dans les hémicycles sur la possibilité d’une dissolution, sur un indice de dangerosité, sur les coûts estimés.
Tout ce bruit ferait presque oublier une ville bouclée, des dizaines de conteneurs transformant un quartier et un parc public en zone de siège, le moindre badaud photographié, listé, fiché, et même un bateau de flics sur la Meuse, au cas où des enseignant·es ou des antifas détourneraient des avirons…
Tout ça pour qu’un sinistre connard de Mons, retweeteur de toute la fachosphère, non content de lécher le fion de l’agent Orange de la Maison Blanche de gouverner avec Benito Meloni à l’Europe, d’être applaudi par les néonazis flamands et de recycler toutes les sous-merdes des poubelles d’extrême droite wallonnes, puisse en pleine grève générale bénéficier de la bienveillance protectrice de la puissance publique pour nous cracher dessus au nom de la « démocratie »…

La violence est la norme. Et croyez-nous, on le regrette : c’est nos proches, nos ami·es, amant·es, (grands) parents, (petits) enfants, collègues — c’est vous, c’est nous — qui en prenons constamment plein la gueule.

Arrêtons l’hypocrisie : la question n’a jamais été « violence ou pas », mais « quelles violences ? qui les exercent ? pourquoi ? pourquoi en parle-t-on ? qui en parle ? et comment elles se comparent aux autres violences ? »

En tant qu’antifascistes, on ne va pas se désolidariser ni s’excuser de la colère de ceux et celles qui en subissent depuis des années. Non, nous, on va juste les situer ces violences.

À la différence…

À la différence des violences d’en haut, la violence d’en bas ne s’attaque presque jamais aux corps ni aux vies : elle s’en prend aux objets — au mieux ceux du pouvoir, au pire ceux qui sont à portée de main.

À la différence, elle ne dispose d’aucun pouvoir, d’aucun moyen, d’aucun agent pour la mettre en scène, ni d’un service de communication pour la légitimer ou d’un service judiciaire pour l’absoudre.

À la différence, elle ne se construit pas sur des héritages coloniales, patriarcales ou d’exploitation sociale, mais dans les témoignages de dignité et de la fierté retrouvée de celles et ceux qui, hier, ont tenté de s’en libérer.

À la différence, elle n’est ni planifiée, ni orchestrée et mise en œuvre pour imposer ses vues et récits, mais elle relève de l’auto-défense, de la réaction.

À la différence, elle ne portera pas bénéfice à une quelconque carrière politique, à une promotion ou une médaille sur un quelconque uniforme, non, elle est payée chèrement, parfois au prix d’un œil, d’années de taule voire de familles endeuillées.

À la différence, elle n’est pas cynique, sadique ou motivée par le mépris. Le plus souvent, elle n’a rien de joyeux en elle-même : si jouissance il y a parfois, elle tient moins à la violence qu’à ce qu’elle signifie — une réponse, une transgression, une reprise de puissance face à ce qui est subi.

À la différence… il y a bien un monde entre la violence politique ordinaire et la violence sociale extraordinaire qui y répond.1

« 14 Juillet 1789, des casseurs saccagent un monument historique » pouvait-on lire comme tag sur une artère des Champs-Elysées lors des mobilisations des gilets jaunes.

Trop souvent, nos oublieux « démocrates » effacent de l’histoire officielle les épisodes conflictuels, ou repeignent des luttes en consensus et compromis. Lors des intenses conflictualités sociales qui ont conquis nos libertés politiques et droits sociaux c’est par peur que la bourgeoisie a dû lâcher du lest. Même chose pour les droits des femmes ou les droits LGBTQIA+ : les gouvernements ne font souvent que légaliser ce que la lutte a imposé.

Contre les autoritarismes de tout poil, nous savons que les progrès et libertés viennent de rapports de force conquis par des gens comme vous et moi contraints d’être radicaux — par les mots et par les actes —, non pas par des hypocrites et des beaux parleurs.

Une théorie du complot bien commode.

Un dernier point doit encore être abordé : le mythe du « casseur infiltré ».

Soyons clairs. Oui, des pratiques d’infiltration policière et de provocation ont existé dans l’histoire des mouvements sociaux — et existent toujours. Mais chez ceux d’en haut à gauche, le « casseur infiltré » est avant tout mobilisé comme une théorie du complot commode. Elle a beau avoir été mille fois débunkée, elle revient toujours à la première occasion.2

On y retrouve tous les marqueurs classiques : une menace floue et extérieure, des groupes supposément organisés en secret, sans visages ni motivations identifiables, agissant pour des fins politiques inavouables.

Ce récit remplit deux fonctions très précises : se distinguer politiquement de quelques actes jugés trop turbulents, et conjurer ce que cela impliquerait de reconnaître qu’il s’agit d’un conflit social réel.
Autrement dit : dépolitiser la violence, nier qu’elle puisse venir de l’intérieur du mouvement, refuser de nommer nos mobilisations pour ce qu’elles sont — des luttes, des rapports de force s’opposant aux violences. 

Derniers exemples en date : Willy Demeyer, sur La Première, justifie le siège policier du 26 novembre autour du Palais des Congrès et de la Boverie en expliquant que « les antifas sont infiltrés par des casseurs ». 

Autre exemple : lors de la grande manifestation antifasciste du 11 juin 2024, les flics liégeois justifient la présence d’une autopompe à la gare des Guillemins « au cas où les manifestant·es seraient rejoints par des groupes malintentionnés ». Autrement dit, le FAL est à la fois désigné comme groupe malintentionné justifiant un dispositif répressif, tout en étant l’organisateur officiel de la manifestation, dont le parcours était négocié avec la police et autorisé par la Ville.

Quand ils sont venus chercher

Ces narratifs permettent de tout justifier. 

Les causes de la mobilisation ? 
Oubliées. 

Les dispositifs répressifs massifs, violents et souvent illégaux ? 
Un non-sujet.

Les matraquages, les gazages, les condamnations judiciaires qui tombent sur des gamins ? 
Leur faute à ces « casseurs ». 

Et de fil en aiguille, le refrain revient toujours : la distinction entre les manifestant·es. 

Pour certains, il y a :
Toujours une bonne raison d’être démocrate sauf pour eux, pour là-bas, parce que… 
Toujours une bonne raison progressiste d’être du côté de la répression. 
Toujours une bonne raison de laisser les gens se faire matraquer, gazer, arroser par des flics militarisés. 
Toujours une bonne raison de laisser les autres seul·es face à l’autoritarisme.

Casseurs de vies VS Casseurs de vitres

Certains, comme par hasard souvent ceux qui sont absents, vont même jusqu’à jouer les ventriloques, à faire parler ces mobilisations pour leur faire dire tout et n’importe quoi.

Non. Il n’y a pas eu d’ « infiltration de casseurs » lors des deux dernières manifestations contre Bouchez.
Des personnes sont venues manifester ni plus ni moins. Elles avaient de bonnes raisons d’être là. Ces raisons, elles les vivent tous les jours et s’en inquiètent tous les soirs. 

C’est pour ça qu’elles ont pris le tram, le vélo, la voiture ou le train. Parce qu’elles réfléchissent, parce qu’elles luttent, pour leurs droits et pour ceux des autres — y compris pour celles et ceux qui ne pouvaient pas être là. En fait, il n’y a pas des « casseurs ». Il y a parfois — rarement — de la casse. Une vitrine de banque, une sucette publicitaire. Et quand les flics gazent, chargent, encerclent, intimident, empêchent, certain·es réagissent. Souvent même pas par décision consciente. Illes protègent les autres — qu’illes les connaissent ou non — parce que, à ce moment-là, leur corps leur dit que c’est la seule chose à faire. Ici. Maintenant.

Non. Il n’y a pas eu « d’agents provocateurs » lors des deux dernières manifestations contre Bouchez. 
Qu’il y ait des keufs et des RG en civil, des gens chargés d’observer, de ficher, de signaler, oui, c’est même banal.

De la provocation, oui, il y en a par contre. 
Elle se joue à chaque décision politique de l’Arizona ou de la coalition Azur. À chaque micro tendu dès qu’un bourgeois nous vomit ses merdes habituelles. À chaque fois que les fafs lèvent le bras protégés derrière les lignes de flics. À chaque insulte balancée sous casque : « crève sale gauchiste », « on va vous défoncer », « bougnoule », « sale pute », … 

La stratégie de la tension policière contre les manifs est connue : promiscuité, démonstration de force, intimidations, insultes, sirènes pour couvrir les prises de parole, arrestations à l’intérieur du cortège, bousculades, charges, coups, gaz, autopompe, etc. 

Non, la vraie question est ailleurs : pourquoi faudrait-il croire que seuls les fafs et les flics auraient le monopole de la violence politique ?
Refuser la violence uniquement pour nous-mêmes, c’est leur en laisser l’usage exclusif.
Contre nous.

Les antifas, les enseignant·es, les manifestant·es, « casseurs » ou non, ce ne sont que des gens sans pouvoir qui refusent de passer sous le rouleau compresseur. Des gens qui savent qu’il n’y a pas grand-chose à attendre de la classe politique quand vient le temps de défendre leur droit à l’existence. Qui savent que la violence politique est la norme du pouvoir, peu importe qu’elle l’appelle « réalisme économique », « nécessité politique », « réponse à la crise », « maintien de l’ordre », « sécurité publique » ou encore « antiterrorisme ».

Et maintenant ?

Le fond de l’air brun ne nous laisse plus le confort des mythes et des fantasmes. Entretenir ces confusions, c’est permettre de créer de toutes pièces une menace antifasciste et oublier qu’il n’y a que les fascistes qui ont intérêt à la disparition des antifascistes.
Qu’est-ce que d’autre que la future loi Quintin ?

Nulle ode à la violence dans ce texte.
Nous n’aimons pas ça et à chaque fois qu’il y a de la casse, nous partageons les mêmes inquiétudes : est-ce que tous les potes vont bien ? comment s’opposer à la bête sans l’alimenter ? est-ce que ça nous renforce ou ça nous affaiblit ? 

Les réponses divergent, les méthodes aussi, et les conflits existent — tant mieux. Mais jamais nous ne raconterons des salades, jamais nous ne réécrirons nos luttes, ni ne nous désolidariserons de quelqu’un·e sous prétexte qu’il y aurait une bonne raison.

Si t’es pas convaincu·e de ce que je te raconte ici, tu sais quoi ? Viens nous rejoindre les prochaines fois, nous sommes hyper sympas. Tu verras par toi-même puis on en causera. En attendant, prends soin de toi et force pour ce qui nous tombe dessus.

Des participant·es du FAL.


  1. Ca fait presque 20 ans que ce couplet existe : 
    Et on a noyé dans des litres d’essence
    Le souvenir borgne de l’innocence
    En équilibre sur un fil de feu
    Comme une corde à pendre au cou des fourgons bleus
    C’est ni le pied ni la gloire quand tout crame
    C’est même pas une réponse à la hauteur du drame
    Mais c’est comme ça, c’est tout, c’est tout ce qui reste
    Quand le quartier fait même peur à la peste
    Ma vie, mon cœur ne flanchent pas
    Mon père, ma mère, ne pleurez pas
    Si on se jette dehors avec le diable au corps
    C’est qu’on refuse de vivre sans honorer nos morts
    (La Rumeur – Qui ça étonne encore ?) ↩︎
  2. C’est celui qui dit qui l’est… Casseurs, le stigmate retourné, Ludivine Bantigny ; Une pensée pour les familles des vitrines, Alain Bertho ; Les black bloc, Francis Dupuis Déri ; Lettre de Thomas P., Gilet jaune incarcéré depuis le 12 février ; etc. ↩︎