Francken sur LN24 : Un cadeau pour le développement de l’extrême droite en Belgique Francophone

Depuis trois semaines LN24, la chaine d’informations en continu qui cherche à se frayer une place dans le paysage médiatique belge, tente de faire le buzz avec une recette connue appliquée depuis des années dans d’autres pays : faire une émission autour d’une personnalité clivante aux opinions tranchées… et d’extrême droite.

Dans le cas présent c’est la figure de proue de la frange d’extrême droite au sein de la NVa que la chaine a choisi. Théo Francken, ex-secrétaire d’état à la migration, a donc depuis début septembre une tribune pour exposer ses idées. Une tribune présentée comme contrebalancée par la présence en face de François Gemenne, universitaire spécialisé sur la question des réfugiés climatiques. C’est donc un débat « équilibré » d’idées que la chaine prétend ainsi organisé. Une justification qui est appuyée par François Gemenne qui suite à la polémique née sur les réseaux dits sociaux, surtout Twitter, concernant sa présence dans l’émission a tenu dans un texte à expliquer sa démarche (1). Nous reviendrons sur ses arguments, mais notons dès à présent que Gemenne reconnait lui-même que l’émission se serait faite même sans lui et que c’est bien autour de Théo Francken que LN24 avait décidé de faire son émission : « Theo Francken aurait de toute façon été à l’antenne de LN24 ; c’est le choix éditorial de la chaîne ». L’assymétrie est d’emblée présente.

Gemenne est tombé dans l’artifice de l’émission de type « débat démocratique », dont les illusions et les manipulations ont été démontées par la sociologie depuis longtemps (2), qui explique le rôle conservateur et la fonction de contrôle social de ce type d’émissions. Sous prétexte d’un « gentlemen agreement », l’éloge du dialogue et d’une « neutralité journalistique » (sic), c’est la défense d’une perspective idéaliste plutôt que réaliste qui est mise en avant. C’est la défense qu’il n’est pas grave de parler, en mode aérien, d’Idées, comme si cela n’avait pas de conséquence en soi, là où de manière plus prosaïque et terre à terre les politiques du cabinet Francken ont produit leurs lots de morts, de crimes, de campagnes de haine et d’humiliations. Participer au mythe que le débat de société peut se dérouler en surplomb de la réalité, dans un marché neutre des idées, est indécent, pire dangereux.

Le « débat » est d’autant moins équilibré que, si nous ne remettons nullement en doute les convictions de François Gemenne, celui-ci va à cette émission en son seul nom. Ne représentant que lui-même. Cela peut parfois être un avantage. Nous pensons qu’ici c’est une faiblesse. Car face à lui il n’a pas un autre « simple » citoyen. Il a un homme politique issu du premier parti flamand (ayant donc la machine de ce dernier derrière lui) qui vient avec une idéologie construite, toute une équipe de com’ à son service, un programme clair et surtout une stratégie : conquérir une partie de l’opinion francophone pour préparer l’installation d’un parti défendant ses idées au sud du pays. Une opération qu’il avait déjà tentée avec la publication de son livre et l’esquisse d’une tournée francophone avant les dernières élections. Nous y reviendrons. Mais cette différence dans les profils est fondamentale et illustre en quoi une bonne partie de l’argumentation de François Gemenne pour justifier sa présence est idéaliste et coupée de la réalité politique du terrain. Car si on peut le rejoindre sur son constat des failles dans le cordon sanitaire médiatique à l’heure des réseaux dits sociaux et sur le fait que la NVa n’a jamais été considérée par la majorité des politologues hors sol (contrairement à l’antifascisme de terrain) comme devant se voir appliquer ce cordon sanitaire au même titre que le VB, nous sommes plus dubitatifs sur le fait que Francken serait « un adversaire et pas un ennemi » et qu’il n’appartiendrait pas au champ de l’extrême droite. Nous sommes aussi très étonnés de l’argument qu’il ne serait pas comparable à un Eric Zemmour car il aurait « la légitimité des urnes ». Est-ce à dire que Gemenne serait prêt au même exercice avec un Tom Van Grieken ou un Dries Van Langenhove élus eux aussi ? On peut le craindre quand on le lit conclure son argumentaire par cette phrase « Si nous n’y prenons garde, il y a un grand risque que les populistes et nationalistes d’aujourd’hui ne deviennent demain — dès 2024, peut-être — les alliés des fascistes, dans un régime autoritaire. Je crois que c’est pour cela qu’il faut débattre avec eux, tant que cela est encore possible. » alors qu’il s’apprête à aller débattre avec quelqu’un qui plaide pour une alliance NVa-VB et que l’on voyait au début du documentaire de la RTBF consacrée à cette dernière (3) se réjouir ouvertement du succès électoral du VB… Nous ne redévelopperons pas ici les liens officiels et officieux entre l’histoire du VB et l’histoire de la NVa, mais ne pas les prendre en compte est indécet, pire dangereux.

Si nous sommes en désaccord fondamental dès le départ avec la position défendue par François Gemenne, qui se déclare opposé à la position antifasciste du « on ne débat pas avec l’extrême droite, on la combat », nous n’avons pas publié de texte plus tôt car nous ne voulions pas nous prononcer a priori mais voulions évaluer le résultat.

Bilan après avoir regardé attentivement les trois premiers numéros de « oui mais nee » (4)

Les trois fois Gemenne est présenté comme universitaire et Francken comme homme politique. Le débat entre deux citoyens est donc enterré dès les présentations. Plus grave, dès la première émission Francken arrive à faire dire à son contradicteur qu’il est heureux d’entendre qu’il est… pour une identité plurielle et inclusive à l’inverse du Belang. Bref qu’il est bien un « démocrate » (5). Plus tôt il avait également été remercié par Gemenne d’oser venir débattre en français. Plus grave, dès le début de l’émission il avait pu dérouler son discours sur le fait qu’il était de droite décomplexée face à une gauche coincée qui refuse de débattre avec lui, prenant exemple de sa conférence empêchée à Verviers. Ce que Gemenne laisse passer comme une évidence de « démocrate » naïf, incapable de souligner que cette conférence n’était pas une simple rencontre littéraire comme l’affirme Francken mais un meeting politique de toutes les extrêmes droites wallonnes (6). La première émission vient à peine de commencer et on constate déjà que Francken va pouvoir exposer ses points de programme sans une contradiction suffisante. Un constat qui va se répéter durant les 3 x 20 minutes visionnées. Car si effectivement Gemenne amène parfois, et c’est un minimum, une vision différente sur certains sujets il ne démonte même pas les arguments de Francken. Allant à plusieurs reprises jusqu’à exprimer son accord comme sur la question des interventions militaires belges à l’étranger où le prisme médiatique qui règne en Europe concernant Trump. Et de pouvoir tranquillement et sans réelle contradiction dire que la responsabilité des violences aux USA sont partagées et que le mouvement BLM est aussi responsable, que la loi sur l’IVG ne repose sur aucune base scientifique et met en danger la femme…

En fait le biais que l’on pouvait redouter, à savoir un débat policé entre deux personnes « bien sous tous rapports », encravatés, qui émettent des opinions certes parfois différentes mais au final conciliables est totalement présent. Ainsi de l’échange sur la monarchie qui voit un Francken républicain au nom du principe « démocratique » face à un Gemenne défendant l’institution vue comme garante de la stabilité de la Belgique, ainsi sur le débat sur la défense où le seul point réel de désaccord est sur l’achat des F35 (mais pas le fait d’acheter des avions). Un résultat qui profite évidemment pleinement à Théo Francken en particulier et aux extrêmes droites en général, sans aucune surprise au vu des expériences dans d’autres pays et d’autres périodes, qui obtiennent ainsi ce qu’il est venu chercher : la respectabilité du côté francophone tout en alignant consciencieusement, émission après émission, les éléments du programme de la NVa.

François Gemenne disait dans sa justification « Il est possible que je ne sois pas le meilleur porte-parole de ma cause, il est possible qu’on me trouve maladroit, arrogant ou pas assez assertif : j’en tirerai les leçons au bout de quelques semaines si c’est le cas. ». Nous ne pouvons que lui conseiller d’effectivement tirer les leçons d’un échec patent. Mais d’un échec qui ne remet pas en cause ses convictions, qui n’enlève en rien ses qualités énormes pour la cause antiraciste de ses travaux, conférences et interventions qui dénoncent l’absurdité de la politique de fermeture des frontières comme tout récemment dans l’émission « à l’air libre » de Mediapart. Ce qui doit être remis en compte ce sont les prémisses de son acceptation à la participation d’une émission calibrée pour Francken et ses idées, c’est le fait par sa présence de cautionner activement une telle opération. Quitter l’émission sans tirer de telles conclusions publiquement serait donner une victoire supplémentaire à Francken et à l’extrême droite.

Cet épisode conforte la position du Front antifasciste : le problème n’est pas de débattre des idées d’extrême droite, au contraire, mais de débattre et d’en discuter avec l’extrême droite. Et Théo Francken appartient à cette tendance politique.

NOTES

(1) https://medium.com/@f.gemenne/pourquoi-je-pense-quil-faut-d%C3%A9battre-avec-theo-francken-6bdc8e89f121

(2) https://www.monde-diplomatique.fr/1996/04/BOURDIEU/5425

(3) Voir notre critique de ce documentaire : https://liege.antifascisme.be/documentaire-dinvestigation-rtbf-vlaams-belang-de-la-victoire-a-la-menace/

(4) https://www.ln24.be/etiquettes/oui-mais-nee

(5) Nous pourrions écrire un livre entier sur l’utilisation que le fascisme fait de la « démocratie » défendue par Gemenne, mais soulignons simplement le fait que Francken ne doit même plus faire semblant de respecter cette démocratie (affaire des visas syriens, astreintes judiciaires qu’il a refusé de payer, collaboration avec des dictatures, appels à violer les droits humains, …) pour qu’un universitaire le considère malgré tout comme un « démocrate ».

(6) Voir l’analyse de « Veille Antifa » que nous avions relayée à l’époque, ainsi que le profil des avocats de l’organisatrice : https://veilleantifaliege.noblogs.org/post/2019/02/23/qui-etait-a-la-conference-avortee-de-theo-francken-a-verviers/. Organisatrice qui depuis est de toutes les tentatives de réorganisation de l’extrême droite belge francophone.

One thought on “Francken sur LN24 : Un cadeau pour le développement de l’extrême droite en Belgique Francophone

  1. Merci pour ce texte argumenté, qui développe un point de vue que je comprends parfaitement, et des critiques constructives. Je vous suis particulièrement reconnaissant d’avoir évité les mises en cause ad hominem et les procès d’intention qui ne m’ont malheureusement pas épargné ces dernières semaines.

    J’ai néanmoins un désaccord fondamental avec votre conclusion : vous écrivez que ‘le problème n’est pas de débattre des idées d’extrême droite, au contraire, mais de débattre et d’en discuter avec l’extrême droite’. Je pense exactement le contraire. Je crois que le problème n’est pas de débattre avec l’extrême-droite, mais de discuter de ses idées. Depuis des années, les démocrates ont accepté la lente progression des idées d’extrême-droite : l’agenda médiatique (en France en particulier) est désormais largement dicté par l’extrême-droite, qui a imposé ses concepts, ses mensonges et ses cadres de pensée. Gauche et droite démocratiques débattent désormais avec des concepts introduits dans le débat public par l’extrême-droite, sans que celle-ci y soit jamais confrontée.

    Il me semble précisément qu’un mérite des débats de LN24, malgré les critiques que vous pointez et auxquelles je peux souscrire en partie, est précisément qu’ils permettent de débattre de sujets qui ne sont pas les sujets traditionnels et « attrape-voix » de l’extrême-droite. Et je crois donc qu’il faut parler avec l’extrême-droite, mais en dehors de ses cadres de pensée. Ce que j’essaie de faire, de la manière la plus posée et argumentée possible – j’ai la faiblesse de penser qu’un pugilat télévisuel serait contre-productif auprès des électeurs séduits par le discours de Theo Francken.

    Mais je suis d’accord qu’il s’agit là d’un important débat, que je serais heureux de poursuivre avec vous.

    Cordialement,
    F Gemenne

    PS: Je vous le dis sur le ton de la taquinerie, mais je vous conseillerais d’éviter l’expression dénigrante de ‘politologues hors-sol’ : on sait combien Theo Francken honnit les politologues, et vous faites son jeu en utilisant cette expression…

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